Cristina Noacco, Université de Toulouse II - Jean Jaurès (22/10/2026)

Compte rendu du Dizionari de Lenghe Furlane, réalisé sous la direction de Sandri Carrozzo, disponible en ligne à l’adresse : https://dizionarifurlan.eu/


Dans son Cours de linguistique générale, publié en 1916, le linguiste Ferdinand de Saussure définissait la langue comme un « système social de signes partagé par les membres d’une communauté ». Parmi les « signes » qui définissent la langue, le lexique occupe une place centrale.

On peut dès lors s’étonner que, jusqu’à une date récente, personne n’ait songé à réunir et à publier dans une monographie en frioulan l’ensemble du patrimoine lexicographique de la langue frioulane.

C’est l’objet du travail que, depuis 2019, la coopérative CLAAP (Centri di Linguistiche Aplicade Agnul Pitane), puis la coopérative SERLING ont entrepris sous la direction d’Alessandro (Sandri) Carrozzo et qui compte, à l’heure actuelle, 25.613 entrées. Ce vaste recensement en devenir devrait compter, à terme, quelque 70.000 entrées, soit l’intégralité estimée du vocabulaire disponible en langue frioulane, y compris quelques néologismes empruntés notamment au domaine technique.


Il s’agit donc d’un véritable travail fondateur qu’il faut saluer en raison de son originalité, dans la mesure où il se distingue des nombreux dictionnaires bilingues qui ont vu le jour depuis la fin du XIXe siècle. Ceux-ci se donnaient pour but de créer une correspondance entre le frioulan et l’italien, dans une orientation partant de la langue minoritaire vers la langue majoritaire : tel était le cas du Piccolo Vocabolario Domestico Friulano-Italiano de Giacomo Stella, 1870, puis du Pirona, 1871, et du Nouveau Pirona, 1935). De leur côté, les dictionnaires bilingues les plus récents avaient en revanche favorisé la valorisation de la langue minoritaire en la présentant comme le couronnement du travail de recensement lexicographique, dans une orientation inversée par rapport à la première, allant de la langue majoritaire à la langue minoritaire. Ce choix fonde le vocabulaire italien-frioulan de Tore-Barbina de 1991, celui qui opérait dans les deux sens – et qui s’ouvrait par l’orientation italien-frioulan – de Nazzi de 1993 et le Grant Dizionari Bilengâl Talian-Furlan de 2011 du Centri Friûl Lenghe 2000.

En revanche, en choisissant de rédiger entièrement en langue frioulane le premier dictionnaire monolingue consacré au patrimoine lexical frioulan, les rédacteurs du Dizionari de Lenghe Furlane (DLF) assurent à cette langue un statut enfin indépendant et autonome par rapport à l’italien, sa dominante sœur romane.


Le premier mérite du DLF se double d’un deuxième avantage, celui de faire de chaque entrée une étude monographique consacrée au terme en question. En effet, pour chaque mot, les rédacteurs indiquent la place de l’accent tonique (lorsqu’il n’est pas explicitement marqué), la division en syllabes, ainsi que la fréquence d’utilisation, par un système d’abréviations qui va du [FO], fondamentâl (« fondamental »), à [FÛ], fûr dal ûs (« hors d’usage »), en passant par [AF], alte frequence (« très fréquent »), [CO], comun (« commun ») et [TS], tecnic specialistic (« technique spécialisé »).

On pourrait se demander pourquoi, malgré leur souci d’approfondissement linguistique, les rédacteurs n’ont pas donné d’indications quant à la prononciation des termes analysés. Ce choix se justifie toutefois par le fait que la prononciation relève de l’usage oral de la langue. Ainsi, tel locuteur lira le terme jerbe (« herbe ») en prononçant la voyelle semi-ouverte [ɛ], tandis que tel autre emploiera à sa place la voyelle ouverte [a]. Il s’agit là d’un point de rencontre intéressant entre volonté (et nécessité) de standardisation de la langue et respect des variantes locales.

Conformément à l’usage en vigueur dans les dictionnaires monolingues, les rédacteurs du dictionnaire présentent ensuite, en les numérotant du plus évident au plus subtil, les différents sens du mot, suivis dans l’ordre de quelques exemples d’utilisation littéraire, des variantes en usage (erbe, arbe, dans le cas du terme jerbe), des éventuels synonymes (jerbum, ortaie) et de quelques renvois à d’autres termes proches (çuf, bâr, prât).


Le troisième et, à nos yeux, le plus intéressant des mérites de ce travail lexicographique consiste justement dans la grande richesse des exemples littéraires choisis pour attester l’usage du terme en relation avec chaque signification du terme évoquée. Plus de 1500 auteurs et quelque 10.000 ouvrages, en partie seulement digitalisés, constituent le fonds patrimonial auquel les rédacteurs puisent pour illustrer la portée sémantique pointée. Ce corpus très large de textes offre à la fois un instrument d’appréhension des possibilités d’exploitation du terme et un instrument d’exploration des ouvrages qui composent le patrimoine littéraire historique en langue frioulane, depuis l’aube de la conscience littéraire d’un Ermes di Colloredo (XVIIe siècle) jusqu’aux poèmes contemporains et parfois visionnaires d’un Stiefin Morat (Stefano Moratto). Là réside le véritable trésor que ce nouveau dictionnaire restitue aux locuteurs de la langue frioulane. Au fil de la lecture, l’usager se familiarise avec les mondes que les différents auteurs ont bâtis à partir de ces mêmes termes qui, à présent, s’offrent à lui avec toute leur charge sémantique et culturelle. Il est presque invité, par les exemples cités, à apporter sa propre pierre à la construction de l’édifice littéraire frioulan.


Mais ce n’est pas tout. Le traitement lexicographique de chaque entrée se termine par deux composantes qui en complètent de manière exemplaire la petite monographie, les locutions et les expressions idiomatiques d’une part (par exemple : male jerbe, « mauvaise herbe ») et les proverbes d’autre part (par exemple : miôr jerbe sute che no fen bagnât, « mieux vaut l’herbe sèche que le foin mouillé » ; dulà che si nas ogni jerbe e pas, « là où l’on naît, toute herbe rassasie »). Les unes et les autres offrent à l’usager curieux, au chercheur apprenti et au spécialiste confirmé des incitations à prolonger l’enquête lexicographique entamée dans les domaines de la lexicologie et de la culture populaire. Ces domaines pourraient également représenter de précieux fonds pour des études spécialisées à venir, par exemple sur tel ou tel autre aspect de la culture populaire, cristallisée dans les proverbes, ou encore sur des champs sémantiques particuliers, avec leurs variantes locales qui, comme des pinceaux, ont permis et permettent aux auteurs de peindre le monde avec leur sensibilité particulière.


Seule grande absente dans cette encyclopédie de la langue friulane, l’étymologie. S’il était impensable d’ajouter ce vaste domaine de recherche à un ouvrage qui, d’ores et déjà, se présente comme monumental, on a le droit d’espérer qu’une fois ce projet accompli, les défenseurs de la marilenghe se lanceront dans une autre aventure, à ce jour inachevée, le dictionnaire étymologique de la lague frioulane.


Dans sa version en ligne et gratuite, Le Dizionari de Lenghe Furlane se situe au croisement entre la tradition littéraire écrite, le patrimoine populaire oral et l’usage de la langue que peut faire tout locuteur. À n’en pas douter, il permettra au vocabulaire frioulan de devenir ou de redevenir un lexique familier.

Cul patrocini di
Universitât dal Friûl